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La Papesse Online

Henri Duboc

15 €

SCIENCE-FICTION

CHAPITRE 1

Quelques 158 années plus tard
Automne 2053
Cimetière d’Auvers-sur-Oise

Dieu que c’était prétentieux de ta part… penser que rien ne pourrait plus jamais te surprendre, Gabriel… ni te faire pleurer.
Sans vraiment croire à sa réalité, j’effleure les lettres
manuscrites de cette feuille de papier, songeant qu’elle sera le
dernier et le plus beau souvenir de mon meilleur ami.
Bravo Dimitri… Tu m’as bien eu.
Ce qui m’est tombé dans les mains est un pied de nez d’outre-tombe. Embués de larmes, mes yeux fixent le marbre, quelques mètres devant moi, puis cette lettre, fouillant et cherchant dans les lignes pour m’y enivrer des ultimes pensées de mon vieux camarade. Chaque virgule, chaque tournure, autant que la main du papier et de l’enveloppe réveillent le souvenir de sa voix, aussi vive que s’il s’était tenu face à moi. Du Dimitri tout craché.
Ce même Dimitri avec qui je discutais si souvent. Avec qui je pouvais débattre sans jamais hausser le ton, et ce depuis les bancs du lycée, il y a soixante ans maintenant. Avec qui je riais, il y a tout juste un an.
Je suis tellement secoué que le monde autour de moi a disparu. Tremblantes, mes jambes me portent à peine. J’en ai presque oublié mon petit-fils, fermement accroché à mon manteau. Le brave petit bonhomme a compris que j’avais eu besoin de quelques secondes et n’a pas bronché.
Dimitri… tu me manques, camarade.
Secouer la tête et soupirer.
L’univers et quelques-uns de ses morceaux se remettent en place. Inspirer longuement, emplir mes poumons d’air frais pour me réveiller de cette claque qui m’a douché comme une seconde naissance. La vie reprend ses droits : redescendre sur terre et redécouvrir le singulier décor qui nous entoure.
Les arbres, le vent.
Le froid d’un automne chassant les restes d’une douce après-midi. La pierre, les tombes, le gardien du cimetière qui s’éloigne dans une allée. La poussière soulevée par les pas de cet homme venu porter son message providentiel, la bise qui souffle sur nos joues, le bruissement des branches, la course des feuilles orange s’achevant sur le gravier ou s’éparpillant au gré des tombes. Au fond, auréolés du glacial silence de l’oubli, d’illustres disparus d’un autre temps se perdent parmi d’innombrables sépultures. Au-dessus, des nuages qui s’assombrissent et le jour qui décroît, rapidement.
Il est temps de revenir sur ta planète, mon vieux Gabriel.
Je décolle péniblement les yeux de la lettre. Prisonnier de la peur enfantine qu’elle ne soit qu’un mirage, je détourne le regard, mais elle reste sagement dans ma main. Elle est toute aussi réelle et immobile que moi. Je relève la tête, le vent est venu geler le col de mon manteau. Le désagréable frottement du tissu givré sur ma peau va me maintenir éveillé. Tant mieux.
J’exécute le cérémonial de rigueur accompagnant la remise d’un petit trésor : je plie religieusement le papier, le range délicatement dans son enveloppe et glisse le tout dans ma poche intérieure en la tapotant par deux fois pour m’assurer qu’elle s’y trouve bien. Raoul me dévisage du haut de ses huit ans. Il esquisse une mimique, les yeux débordants de questions. Le rictus bancal que je lui adresse signifie que je vais mieux. Ses petits doigts rangés dans ma paume, nous nous mettons en marche, bercés par le craquement des graviers sous nos pas.
— Beaupa…, me lance-t-il alors, sa petite voix chargée de curiosité enfantine, le carré blanc, dans ta main… c’est ça, une lettre ? Et c’est ça, alors, une enveloppe ?
Rattrapé par mes précieuses obligations de grand-père. Soupir intérieur. Parmi les questions que je me suis posées sur le futur quand j’avais vingt ans, aurais-je imaginé devoir un jour expliquer à mon petit-fils ce qu’est une enveloppe ? Je ressors la lettre et la déplie délicatement sous ses yeux.
— C’est… exactement ça, Raoul. Avant, on écrivait sur le rectangle de papier, la lettre, ici. On la pliait ensuite en trois, puis on la glissait dans l’enveloppe que l’on fermait. Les plus anciennes, il fallait les lécher pour les fermer, tu te rends compte ? Et ça marchait très bien. Ensuite, on écrivait l’adresse, on la glissait dans une boîte et elle partait mélangée à tout un tas d’autres courriers.
— Et c’est à ce moment-là qu’on le mettait, le timbre ? Ça aussi il fallait le lécher, non ?
Sourire. Sa mère fait décidément bien les choses. De nos jours, pas un enfant sur cent ne serait fichu d’expliquer ce que peut bien être un timbre.
— Encore bravo, Raoul. À cette époque, les enfants avaient souvent une « collection de timbres », j’en avais moi-même une petite…
Gabriel, tu auras eu beau lutter toute ta vie pour ne pas devenir un dinosaure, tu t’en approches…
Trop nombreux à se bousculer à la porte de ma vieille cervelle, mes souvenirs ne me laissent pas de répit aujourd’hui. Ils étreignent ma gorge, assèchent ma voix et violentent mon cœur autant qu’ils le bercent.
J’ai soixante-quinze ans. La voix musicale de mon petit-fils soulève une vague des profondeurs de mon enfance qui déferle sur mon esprit chargé de toute sa nostalgie. Voir Raoul m’écouter comme si j’étais l’Histoire en personne entérinant les enseignements de sa mère me projette face à celui qui fut mon propre grand-père.
Peu avant sa mort, durant l’été 2000, il s’était pudiquement livré sur sa jeunesse pendant l’Occupation. Sa dispute avec son père pétainiste, sa prise du maquis, la résistance. Leurs quelques coups fumeux, l’exécution des camarades dénoncés… puis la Libération : des Allemands qui déboulent dans sa planque, des coups de feu, du sang et une fuite par les toits. Il avait conclu en me montrant un meuble du salon, une armoire bretonne devenue une institution familiale qui porte encore la marque du projectile : « tu vois, c’est parfois à cela que tient la vie. La chance est une forme d’injustice. Ce jour-là, j’ai survécu. Pas mon meilleur ami ».
Soupir intérieur. Quelques timbres souffrent difficilement la comparaison avec la charge d’un guerrier teuton. À l’occasion, il faudra que je montre à Raoul le fameux trou dans l’armoire.
Tapoter fiévreusement l’intérieur de ma veste pour y trouver le relief rassurant de l’enveloppe.
— Beaupa ?
— Oui, Raoul ?
— Ton ami, Dimitri, pourquoi il a une tombe « normale » ?
Irrésistible sourire.
Sacré petit bonhomme, va…
Que Raoul considère la tombe de Dimitri comme
« normale », alors que beaucoup d’adultes penseraient l’inverse, est étonnant. Sa sépulture ne comporte ni module de dialogue, ni arbre généalogique virtuel, ni hologramme avec lequel on puisse discuter. Pas même un écran. Juste un marbre gravé de la plus simple des épitaphes. À l’ancienne, comme toutes les tombes de la partie non rénovée du cimetière d’Auvers-sur-Oise. À deux pas de ses illustres voisins, Théo et Vincent Van Gogh.
Scruter le ciel pour y chercher les bons mots.
— Dimitri était… un artiste, vois-tu. Très célèbre. Et il y a certains côtés du progrès qu’il n’a jamais vraiment acceptés.
— Pourquoi ?
— Dimitri était fier de cette phrase qu’il répétait souvent :
Si la technologie nourrit la connaissance, elle ne l’enfante pas. Tu l’entendras sûrement à l’école. Au milieu des imbécillités sans nom qu’il a été capable de dire, quelques-uns de ses « grands mots » vont lui survivre longtemps.
Je m’interromps et fixe un ciel devenu pesant, tiraillé par l’impression que mon camarade nous observe. Malgré des âneries aussi imprévisibles que répétées, Dimitri, clown autant que tribun à la répartie incisive, avait toute sa vie été un critique visionnaire de notre monde moderne.
— … pour lui, l’innovation était porteuse de bouleversements aussi fantastiques que dangereux et devait donc avoir des limites. Il reprochait aux hommes de ne jamais savoir anticiper les inévitables problèmes liés au progrès. Comme tu le sais, cela s’est malheureusement vérifié plus d’une fois ces dernières années.
Raoul frémit. Malgré son jeune âge, il a déjà entendu parler de la guerre, de la grande coupure GPS, de la montée des eaux… Ces catastrophes satellites de la modernité au travers desquelles l’Humanité du XXIe siècle est pourtant passée. En grand-père bienveillant, je tente d’aborder le sujet différemment :
— Si tu veux, pour lui, il ne fallait pas qu’au nom de la modernité disparaissent les belles choses. Il n’a jamais supporté la disparition du papier. Dessiner était toute sa vie. Des nuits entières, passées sur de grandes feuilles de papier… il traçait des lignes, gommait, déchirait…
Alors que je mime des coups de crayon, je le regarde d’un air malicieux.
— … mais au fait, sais-tu ce que c’est, une gomme ?
Raoul s’illumine, trop heureux de répondre.
— Oui Beaupa ! Je le sais, ça ! C’est une petite boule blanche toute molle ! C’est pour effacer les dessins sur le papier ! Maman en avait une quand elle était petite qu’elle mettait dans sa trousse !
— Bravo petit monstre !
Nous rions de bon cœur, je le prends dans mes bras. Mon dos me le fera payer : huit années de vie dans des bras vieux de soixante-quinze, ça pèse, mais tant pis. Raoul scrute ma veste et cherche à apercevoir l’intérieur de mon manteau. Intrigué par mes histoires de papier, ses mains jouent dans le vide, grattant une feuille invisible avec une gomme tout aussi imaginaire.
Bercés par le bruit de nos pas sur le gravier, les souvenirs se frayent de nouveau un chemin vers la surface. Quand quelqu’un évoque le « papier », c’est toujours la même image qui revient : Dimitri, affalé dans son lit, sanglotant, avouant avoir passé la nuit à se saouler du « bruissement chaud » que font les feuilles quand on les déchire. Cette nuit où il avait réduit en miettes son ultime stock de papier à dessin.
La mise à mort du papier fut un tournant de l’histoire moderne. Le papier, père de l’Histoire des êtres humains, était l’indéfectible support ayant permis de se séparer de la transmission orale des savoirs : archiver, stocker, organiser la connaissance. Mais si grands soient-ils, les géants se retrouvent un jour face à plus imposant qu’eux : en l’occurrence, des enfants qui avaient bien grandi. Vers les années 2030, totalement surpassé par le stockage numérique et définitivement inusité par l’administration, le papier entamait son rapide déclin. Le petit plaisir charnel offert par la lecture sur papier n’était plus porté que par quelques nostalgiques, dans un monde qui s’habituait volontiers aux écrans à textures. Aussi, quand arriva la ratification du septième protocole de Kyoto en 2036, le papier fut enterré sans cris ni larmes, car le virage des mentalités avait été pris. Aujourd’hui, quand de jeunes gens amenés à me visiter sont effarés de trouver des livres dans ma bibliothèque, me voilà contraint de servir un éculé laïus sur mes divers héritages, l’évolution des techniques, répétant que ce qui paraît impensable un jour peut devenir la norme le lendemain.
O tempora, o mores.
Que le papier disparaisse, pourquoi pas. Mais que les livres représentent le mal est un étrange symptôme. Ray Bradbury l’avait pourtant anticipé dès 1953, dans Fahrenheit 451. Il y a très exactement un siècle.
Tant de choses apparues, tant de choses disparues.
— Si j’ai bien compris, Beaupa, pour Dimitri, le progrès, ce n’est pas une bonne chose ?
— Bien sûr que si. Dimitri a travaillé avec moi longtemps, tu sais. Il était à mes côtés quand j’ai créé le site Internet Memoriam.
— Quand tu étais le Croque-monde, alors ?
Le Croque-monde…
Raoul se trompe, je n’étais pas le Croque-monde : je le suis toujours. Le vieil homme que je suis, et qui profite d’une retraite aisée et active, doit tout cela à une intuition de génie que j’ai eue il y a quarante ans. Elle se résume en un nom : Memoriam. Avoir créé le site Internet universel qui accueille les sépultures numériques de milliards de défunts, consultables à volonté, mises en ligne gratuitement sous forme de pages personnelles, m’a valu une vie professionnelle fantastique, l’aura mondiale d’un grand entrepreneur du Net et ce douloureux sobriquet. Un surnom qui ne m’a jamais quitté et auquel ma famille fut irrémédiablement associée.
C’est là le véritable objet de cette visite. Raoul arrivant à cet âge qui vous confronte à la cruauté des enfants et aux brimades de l’école, ma fille estimait important qu’il y soit préparé, elle-même ayant trop souffert d’être la fille du Croque-monde dans sa jeunesse. Il était temps de montrer à Raoul cette partie de moi qu’il ne connaît pas. Aussi, rendre visite à Dimitri en explorant un cimetière moderne était la bonne excuse pour lui expliquer en quoi son Beaupa n’est pas tout à fait comme les autres. Et pourquoi j’ai dû passer ma vie à nous protéger et à être discret.
Sur le chemin, nous avons donc discuté avec quelques hologrammes de disparus surgis de leur tombe et consulté leur arbre généalogique. Des membres éloignés de ma famille, des gens avec qui j’avais étudié, des trépassés croisés de près ou de loin le long de mon existence et réveillés par mon YPhone. Ce terminal universel, dont le smartphone était l’ancêtre, en se connectant au réseau du cimetière, a reconnu et allumé leurs tombes numériques. D’ailleurs, quand on parle du loup…
— Beaupa, qu’est-ce qui se passe, là-bas ?
À quelques mètres de nous se tient un attroupement holographique. Il doit y avoir une cinquantaine de personnes représentées, dont les contours scintillent de bleu iridescent. L’instant est solennel, chacun est apprêté sobrement et tous sont silencieux. Un prêtre, en chair et en os, est en train de célébrer son office. Il est face à une grande colonne de pierre blanche rectangulaire, pointée vers le ciel, bardée de projecteurs holographiques et incrustée de petits disques noirs bien alignés.
— Un caveau numérique…
— Qu’est-ce que c’est, Beaupa ?
— C’est un enterrement, Raoul. Un enterrement moderne. Viens, et surtout, n’aie pas peur.
Nous nous approchons.
Il s’agit d’un rite funéraire catholique numérique selon le protocole de Vatican III, cérémonial le plus répandu depuis la guerre. Dans le public holographique, je devine une famille connectée aux quatre coins du monde. Décalage horaire oblige, certains hologrammes ont de petits yeux : les humains qu’ils représentent ont dû se lever au milieu de la nuit pour assister à la cérémonie en ligne. Nous écoutons le prêtre terminer son oraison ; devant lui, tout en lettres de lumière, un extrait de l’Évangile selon Marc flotte dans les airs, accompagné d’allégories bibliques en images de synthèse entrecoupées de projection 3D de la vie du défunt. Entre le prêtre et la pierre, un drone funéraire porte dans son urne, les poussières issues de la lyophilisation cadavérique. Volant doucement en cercle, l’engin traverse régulièrement le texte et les images, aspergeant l’urne d’écume virtuelle luminescente à chaque passage. Un cérémonial aussi magnifique que magique.
— Surprenant, n’est-ce pas ?
Je tourne la tête.
Ce n’est pas un hologramme qui vient de s’adresser discrètement à moi. L’homme à mes côtés, extrêmement âgé et voûté, n’est pas auréolé de bleu : il assiste à la cérémonie en personne. Un peu surpris, poliment et sobrement, je lui réponds :
— Si vous comparez cela aux enterrements de notre enfance… le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est radicalement différent.
— Je ne parlais pas de ça. Mais de l’Église.
Il se tait un moment. Je ne relance pas. Sa voix, aiguë et fluette, reprend :
— Ce qui est fantastique, c’est combien l’Église a su se moderniser… Prendre ainsi le virage de l’ère numérique…
Le commentaire n’amenant pas de réponse, je reste coi et remarque un détail troublant : le vieux bonhomme engoncé dans son costume trois-pièces porte d’hallucinantes chaussures de sport orange. Le pantalon est trop court, j’aperçois des chaussettes rouges. Bref, un original. Il renchérit à nouveau, un peu énigmatique et insistant :
— La vénérable institution… l’Église a vraiment intelligemment géré la guerre… un sujet dont je pourrais vous parler… pendant des heures.
Le bonhomme est curieux : totalement décrépit et ridé comme de l’herbe lyophilisée, mais alerte. Étant donné que c’est à Memoriam que furent inventées les tombes holographiques, en collaborant parfois directement avec diverses autorités religieuses, j’allais lui répondre que je pourrais en parler tout autant, mais me retins.
Ce vieillard fait-il allusion à ma profession ? Sait-il qui je suis ? Mon surnom de Croque-monde m’a déjà valu quelques agressions. Il n’a pas l’air hostile, mais mieux vaut esquiver le sujet, j’opte pour une banalité.
— Heureusement. Ce fut bon pour tout le monde. En intégrant une dimension culturelle socionumérique, ils ont un peu bousculé la Bible… mais l’Église a fait de la religion catholique un outil de stabilité mondiale et…
— Si vous voulez, oui, ça va, on connaît la rengaine… Mais la vérité, c’est qu’ils ont su éviter les schismes. Cela aussi, je connais bien.
— Exact. Maintenant, monsieur, si vous le voulez bien, nous aimerions, mon petit-fils et moi, assister à cette cérémonie tranquillement. Cela ne vous dérange pas ?
— Pas du tout, grand-père. Comme il vous plaira.
Me faire appeler grand-père par cet énergumène fossilisé et qui plus est rigolard a quelque chose de vexant. Nous nous en éloignons, alors que le prêtre projette maintenant de l’eau bénite, véritable, sur l’urne portée par le drone. Il extrait ensuite un cylindre noir du caveau numérique qui s’ouvre en deux compartiments dans un bruit de mécanique délicate. Le prêtre, selon le rituel consacré, y insère le petit bloc mémoire qui contient l’intégrale dématérialisée du défunt. Souvenirs, documents administratifs, photos d’écoles, vidéos, blogs… les traces d’une vie compilées dans une mémoire quasi indestructible. Ensuite, il tend les bras et porte lentement le cylindre vers le ciel : les hologrammes inclinent la tête puis le drone s’élève et déverse un peu des résidus de l’urne dans le second compartiment. Le prêtre ferme le tout et réinsère le cylindre dans le caveau. Le drone se dirige vers les pelouses du jardin des souvenirs et étale au gré du vent et des arbres le reste des poussières issues du corps.
— Mes amis, nous allons maintenant sceller la mémoire de votre parent. Elle sera mise en ligne pour l’éternité, sur le connexionem. Il vous incombe désormais de vous recueillir régulièrement sur ses souvenirs, ses croyances, ses dernières volontés, sur ce que fut la vie de cet homme en cliquant sur sa page de mémoire. Pour ceux qui en ont la possibilité, vous pourrez venir rendre hommage à son hologramme, ici même, et échanger quelques mots avec lui.
In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti, et per Connexionem… Amen.
Ayant fait mon catéchisme des années 1980, le et per connexionem me laisse pantois. Le vieux fou de tout à l’heure a raison : l’Église a fait de sacrées concessions à la modernité.
Le prêtre se recule et instantanément jaillit de la colonne un hologramme du défunt, grandeur nature. Souriant, il change régulièrement d’aspect, se montrant à différents âges de sa vie.
— Bonjour et merci d’être là. C’est ma disparition qui nous a réunis. Je serais ravi d’entendre le petit mot de chacun. N’hésitez pas, de temps à autre, à venir regarder ce que fut ma vie.
Et l’hologramme de flotter tranquillement, paumes ouvertes et tournées vers sa famille pendant que les gens s’avancent et glissent un dernier mot à ce fantôme.
— Beaupa, il est vraiment vivant, le mort ?
Je me retiens de pouffer et réponds en chuchotant.
— Non, ce n’est pas un module d’intelligence artificielle, Raoul. Ce sont des enregistrements. Juste de quoi parler un petit peu avec lui. Tu imagines les dégâts, si on avait fabriqué un vrai double du mort, avec qui discuter ?
— Ça serait… bizarre, je pense. Mais il est où, du coup ?
— Maintenant ? Il est en ligne. Sur memoriam.com.
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