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Les Siècles Obscurs

Camille Endell

24 €

FANTASY

CHAPITRE 1 - AD VITAM ÆTERNAM

Les dragons aux confins du monde devaient déployer leurs ailes.
Les branches des bois morts mugissaient sous l’assaut du vent et Magnus leva des yeux inquiets vers le ciel gris. Ce n’était pas un bon jour pour voir les éléments se déchaîner.
Il reporta son attention sur le lac devant lui, et entreprit de descendre sur la grève. L’eau restait calme malgré les bourrasques, et voilà des siècles qu’il ne faisait plus assez froid pour que le gel de l’hiver s’empare de l’onde immobile.
— Aleyna !
La surface se troubla, et sa belle naïade apparut. Ses cheveux translucides se mouvaient sous les assauts aériens, son front pâle ceint d’une couronne de roseaux. Elle avait revêtu une robe d’algues d’eau douce. Le vent, glacé, glissa sur sa peau sans la faire frémir.
Lorsque Aleyna posa ses yeux sur lui, Magnus fut transpercé par leur iridescence.
Elle avança dans les flots et mit un pied sur le rivage, bras écartés, tâchant de trouver son équilibre à mesure que la gravité terrestre l’appesantissait. Enfin, elle arriva devant lui. Le crépuscule tombait sur le ciel assombri. Les yeux de la naïade se posèrent sur un chêne derrière lui, et elle resta là, sans bouger, durant quelques secondes. Comme si elle écoutait. Son visage retrouva son expressivité, et son regard revint vers celui de Magnus. Ses lèvres rouge corail lui sourirent tendrement.
— Ce sera bientôt Yule, fit-elle.
— Oui. Demain.
— Demain, répéta-t-elle avec un rire dans la voix.
« Demain » ne signifiait rien pour une Immortelle. Le temps n’avait pas la moindre tangibilité. La lune succédait au soleil sur la voûte du ciel, cela était tout. Le temps n’était qu’une lumière changeante. Demain, la nuit serait longue, et la brume entre les mondes, ténue ; c’était là tout ce qu’Aleyna savait.
— Tu pourrais venir avec moi, fit-il. Les miens en seraient honorés. Cela fait longtemps que tu n’es pas sortie du lac.
Elle cilla, et sa main blanche effleura le bracelet qu’elle arborait au poignet droit, un simple lien de cuir orné d’une bille de bois lisse. Il le lui avait sculpté la dernière fois qu’elle était montée sur la rive, lors des Saturnales.
— Cela fait à peine…
— Deux ans. Presque jour pour jour.
— Une seconde, contra-t-elle.
— Non, une éternité.
Elle eut un sourire.
— Magnus…
— Je sais, la coupa-t-il. Viens avec moi. Accorde-moi cette faveur. Comme un cadeau de Noël.
— Qu’est-ce que Noël ?
— Je ne suis pas sûr. Une fête de l’ancien monde, où l’on commémorait le sacrifice du fils d’un dieu, en offrant des présents aux gens que l’on aime.
Aleyna acquiesça, puis fit mine de réfléchir, mais ses yeux brillaient déjà de malice.
— D’accord. Je viendrai. Je t’attendrai ici au coucher du soleil. Ce sera mon cadeau pour toi.

***

Rien ne se mouvait à la surface du lac.
La brume gonflée d’humidité enroulait ses longs doigts autour des arbres ; elle masquait le lieu aux âmes qui s’y aventuraient trop près. Mais c’était inutile. Personne ne venait jamais.
Ce soir, Aleyna avait revêtu ses plus beaux atours. Une robe chatoyante de nénuphars et de bois flotté enserrait son corps, et frémissait dans l’univers aqueux qui l’entourait. Un collier d’aigue-marine ornait sa gorge, et un cormoran avait tressé pour elle une couronne de coquillages et de perles venus du royaume de son père.
Elle errait seule dans son palais liquide, et la lumière du soleil couchant embrasait l’onde. Un banc de poissons frôla son pied. Lorsque Magnus n’était pas là, ils constituaient son unique compagnie. Ses frères et ses sœurs qui peuplaient les courants n’étaient plus là.
Disparus. Massacrés. Empoisonnés. Endormis à jamais.
Aleyna avança dans les couloirs translucides. Au-dessus d’elle brillait le ciel voilé. Magnus serait bientôt là. Son cher amour. Isolée dans son lac sans oser en sortir, elle n’avait jamais connu d’autres humains que lui et les siens, et elle se sentait parfois si gauche. Si ses frères et ses sœurs étaient encore de ce monde, ils se seraient moqués d’elle. Quelle idée de s’éprendre d’un Mortel, qui souffrirait des fléaux de la vie et en mourrait !
Mais lorsque la Terre avait périclité, ses bienheureux amants de jadis s’étaient endormis, et ne s’étaient jamais réveillés. Contrairement à elle. Il n’y avait eu que Magnus pour l’aimer. Elle s’était laissée caresser par l’idée de son amour, et les eaux du lac frémissaient à la seule pensée du jeune, si jeune humain. Elle s’était montrée patiente, le temps d’un battement de cil. Et lorsqu’il avait été en âge de savoir ce qu’était vraiment l’amour, il avait compris la teneur de ce lien qui les unissait, aussi doucement et naturellement que la pluie tombe du ciel. Ils s’aimaient sans leurs chairs, mais ils s’aimaient de leurs âmes.
Elle caressa la perle de bois qui ornait son poignet. Magnus finirait par mourir, bien sûr, et cette idée la révulsait. Pour l’heure, elle ne désirait pas y songer. Pour l’heure, seule la vie comptait. Si éphémère. Une seconde dans son éternité, une seconde dont elle chérissait le moindre fragment.
Elle laissa son corps monter vers la surface qui miroitait au-dessus d’elle. Les branches d’un saule pleureur perçaient l’eau et dérivaient dans le courant, mues par le vent d’hiver qui soufflait.
Non.
Un goût de tonnerre passa sur sa langue, brutalement.
Un vrombissement emplit l’air.
Ce n’étaient pas les dragons ; c’étaient les hommes.
La peur fouetta son corps, étreignit son être. Au moment où elle allait surgir de l’onde, elle s’arrêta. Vite, elle se réfugia dans son palais, ses bras tremblants serrés autour de sa taille, tandis que l’univers aqueux se mouvait au rythme de son angoisse.
Des machines passèrent dans le ciel en vrombissant, au-dessus de l’étendue qui frémissait.
Puis tout à coup, la surface fut crevée par un humain, tout vêtu de noir, un masque dissimulant son visage.
Un deuxième.
Un autre.
Encore un autre…
Bien trop vite, la demeure aquatique fut cernée.
Aleyna hurla, en un cri terrible, leur dénia le droit de pénétrer en son territoire. Mais les hommes restèrent insensibles à l’onde sonore qui se propageait jusqu’à eux. Ils progressaient vers le palais, leurs membres fendant les eaux, implacables. Les poissons se réfugièrent au fond du lac, et les algues cinglèrent l’eau furieuse qui s’agitait.
La naïade s’enfonça plus profondément au sein de sa demeure, se tapit davantage dans un recoin.
Le palais était caché à la vue des Mortels. Nul ne pouvait s’en approcher sans son autorisation.
Pourquoi, alors, avait-elle l’impression qu’ils fusaient droit vers elle ? Les flux du lac tourbillonnèrent, déviant maladroitement la trajectoire des humains qui osaient pénétrer en ces lieux sacrés. La peur annihilait toute sa puissance, et ils poursuivaient leur avancée.
Ils dardaient vers elle de lourds harpons. Car elle en était certaine, désormais. Ils la voyaient. Et son palais n’avait pour eux aucune façade, aucune barrière, car ils traversèrent les murs comme s’ils eussent été faits de brume.
Aleyna ferma les yeux, adressa une supplication à Magnus, une prière muette à son père l’Océan. Mais ce dernier était trop loin, endormi peut-être, et personne, personne, ne viendrait à son secours. Alors, elle se redressa.
Elle fit face à ces odieux Mortels qui osaient fouler le sol de son domaine. Qui osaient pointer sur elle leurs armes, et l’observer avec tant d’irrespect.
— Partez !
Et sa voix roula comme un flot sombre.
Mais les humains n’écoutèrent pas.
Cela faisait longtemps, après tout, qu’ils n’écoutaient plus.
— Partez !
Ils l’encerclaient, à présent. La pique d’une arme meurtrit la chair de son dos. Son sang de lumière s’enroula en douces circonvolutions dans les flots, attisant davantage encore sa peur.
À travers la douleur qui la fit crier, elle appela tout ce qui vivait dans le lac à s’éveiller.
Et tandis que la masse aqueuse, grouillant de vie, s’élançait vers ses assaillants, quelque chose heurta l’eau au-dessus d’elle, ténébreux, menaçant.
C’était un filet. Et il fondit sur elle, l’enveloppa. Une intense souffrance vrilla sa peau au contact des cordes. Elle tira, se démena, mais l’étau se resserra davantage.
— Non !
Quelque chose troubla à nouveau la surface. Une main de fer, qui agrippa le filet pour le soulever.
Elle laissa échapper un sanglot. Une vive et brûlante déchirure l’ébranla tout entière lorsqu’elle fut extirpée des eaux, et que l’air passa sur sa peau.
Ils n’avaient pas le droit.
Ils n’avaient pas le droit de l’arracher à son lac.
Ils n’avaient pas le droit !
Au-dessus d’elle, la machine volante se rapprochait, et le monde tanguait loin en-dessous d’elle. La naïade hurla, gémit, se débattit, tandis que les mailles mordaient sa chair, y laissant de profondes marques rouges.
— Non ! s’étrangla-t-elle. Je vous en supplie !
Et le lac rétrécissait, et la forêt s’agrandissait, infinie – puis minuscule. Le soleil couchant embrasa tout à coup la cime des arbres morts. C’était là tout son monde, qui s’enfuyait loin d’elle.
Enfin, la machine l’avala, et ce fut la pénombre, entrecoupée de lumières clignotantes et trop blanches.
— Non…, sanglota-t-elle.
Les hommes braquèrent sur elle un long objet ; l’on aurait dit une lance, bleutée, zébrée d’éclairs. Son aura, maléfique, détestable, glacée, s’insinua dans la moindre parcelle de son être. Et tout à coup, la pointe fusa droit vers elle à travers les mailles du filet, et la mordit au flanc.
La douleur intense crispa son corps, la fit suffoquer.
Aleyna s’échoua au sol.
Pétrifiée.
Les lèvres écarquillées en un cri muet.
Non…
Non !

***
Magnus se glissa dans le soleil couchant. Les sentiers qui s’étendaient entre les habitations étaient entourés d’un cortège de lanternes. L’Arbre d’Or, aux abords du lac d’Aleyna, avait été paré de lumière.
Le village était enveloppé d’une douce chaleur et résonnait de sons de flûtes et de tambours, et rien ne présageait que la nuit la plus longue de l’année allait tomber sur le monde.
Le jeune homme avança le long du chemin, laissant bien vite les cabanes derrière lui. La dernière chaumière fut engloutie par les bois, et les flammes des braseros et des lumignons ne furent bientôt plus qu’un paysage flou au-delà des troncs. La musique s’évapora elle aussi, pour laisser place à la plainte glacée du vent d’hiver. Il n’y eut plus que les arbres morts qui déployaient leurs ramifications en un écheveau complexe.
Pendant un long moment, seuls résonnèrent autour de lui les bruits de ses pas dans le givre miroitant et ceux, ténus, de la forêt. Puis il y eut un son lourd et bas, un bourdonnement entêtant qui se répercuta de plus en plus fort, jusqu’à faire vibrer son cœur dans sa poitrine.
Son souffle s’accéléra, tandis que ses enjambées se faisaient plus vives. Le rugissement vrillait ses tympans – et des hélicoptères jaillirent au-dessus des arbres, dangereusement bas.
Magnus se figea un instant, tandis que les carcasses fusaient au-dessus des frondaisons.
Puis il se mit à courir.
Il s’enfonça entre les fourrés, jetant des coups d’œil inquiets vers les machines volantes. Lorsque des gens comme eux venaient, c’était pour détruire. Piller sans vergogne – comme si l’humanité pouvait encore se le permettre. Ils couperaient les arbres, déchargeraient leurs détritus dans une clairière, ou empoisonneraient l’eau de leurs produits chimiques.
Il serra les dents, pressa l’allure. Le soleil ne tarderait pas à s’évanouir dans le ciel, et il devait rejoindre la naïade avant qu’ils ne s’approchent trop près de son lac. Aleyna ne devait pas prendre le risque de s’exposer à leur vue.
Les brindilles crissaient sous ses pieds, les branches nues lacéraient ses bras sans la moindre mansuétude. Il lui semblait que la forêt se dressait contre lui. Comme si les hamadryades, s’agitant dans la confusion de leur sommeil de plomb, tendaient leurs bras invisibles vers le Mortel qui osait pénétrer en ces lieux.
Mais Magnus ne leur voulait aucun mal. Et il eut beau s’égosiller, la nature se déchaînait contre lui, et les branches ployaient face au vent soulevé par les machines, les feuilles voltigeaient, et les oiseaux et les animaux fuyaient en criant.
Les mugissements des hélices se faisaient de plus en plus prégnants à mesure qu’il s’approchait du lac. Magnus haletait. Une peur incommensurable enflait dans son ventre.
Le soleil embrasait le ciel d’un rouge sanglant lorsqu’il gagna l’étendue aqueuse. D’ordinaire d’un calme limpide, les flots rugissaient.
Trop tard.
Il y avait un bras métallique descendu du ciel, et, à son extrémité, une forme floue – un corps dans un filet.
Aleyna.
Elle vociférait dans cette langue que Magnus ne comprenait pas, d’une fureur d’Immortelle que ni la distance ni le vacarme ne pouvait réduire. Il hurla en retour, mais sa voix d’homme était couverte par le bruit assourdissant des machines.
Trop vite, la naïade disparut, engloutie par le ventre béant de l’hélicoptère.
Magnus resta seul sur la rive, à observer, impuissant, les Mortels tourner le dos au soleil couchant.
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