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Myrtille, Cassis et Kiwi sont dans un bateau
Florie Darcieux
18.5 €
JEUNESSE
1 - MISSION MAMAN POULE
— Une patinoire ! Tu te rends compte, Bertille, une patinoire sur un bateau !
1 patinoire. 80 000 tranches de bacon. 3 690 passagers et 1 300 membres d’équipage. 13 tonnes de poulet. 18 ponts. 120 000 œufs. 8 nuits. Impossible de savoir lequel de ces chiffres me donnait le plus la nausée. Si seulement la fille qui était en train de vérifier mon passeport trouvait que je ne ressemblais pas à ma photo. Peut-être que maman embarquerait seule et que je resterais à quai pour fêter mes quinze ans ?
Après tout, ce n’était pas pour mon anniversaire que maman avait décidé de me traîner en croisière. À vrai dire, ce n’était même pas pour elle. Il n’y avait qu’à voir la tête des autres passagers quand ils l’entendaient critiquer tout ce qui nous attendait. Zéro motivation. Mais peu lui importait, nous étions en mission. Enfin, c’est ce que maman cherchait à me faire croire depuis des semaines.
13 tonnes de poulet, 120 000 œufs et une Mission Maman Poule. On était mal barrées.
*
Tout avait commencé le 1er janvier précédent. Quand mon frère, qu’on n’avait pas vu plus de quatre heures depuis qu’il était revenu de son exil volontaire de trois ans au bout du monde, était venu nous taper la bise pour la nouvelle année. « XO, XO, la santé, la joie, patati et patata, et sinon le journalisme d’investigation c’est fini, je vais bosser sur un bateau de croisière. » L’enfant prodigue qui se barre trente-cinq mois et vingt-six jours, sans un mail ou un SMS, tout accaparé par son job de reporter de guerre. Tout ça pour décider à son retour de se mettre à imprimer les programmes d’animation pour un club de vacances flottant. J’étais hyper remontée. Si on l’avait vu plus de deux minutes, j’aurais au moins pu lui faire la gueule. Mais même pas. Son absence ne laissait la place qu’aux angoisses de maman. Son fils qui oubliait toutes ses convictions pour se pervertir auprès des multinationales de la mer, c’était encore plus dur à avaler que les 80 000 tranches de bacon.
Alors, maman s’était mise à compter. Compter et recompter sans relâche tous les points voyage qu’elle avait accumulés pendant des années au comité d’entreprise de son boulot. Ça faisait dix ans qu’elle nous bassinait avec son tour d’Italie pour lequel elle aurait bientôt eu un prix imbattable. Mais ses points et ses économies étaient partis en fumée, tous utilisés pour cette Mission Maman Poule.
Maman avait beau expliquer à la dame de l’accueil que le fioul du bateau polluait 3 500 fois plus qu’une voiture diesel mal réglée, nous étions pourtant en train d’embarquer. Neuf jours de mer, entre les États-Unis et le Canada. Boston, où nous avions atterri ce matin-là, puis Halifax, Sydney, Charlottetown, Québec, Montréal. Neuf jours à pister mon frère qui n’avait aucune idée de notre présence à bord.
Maman n’avait qu’une seule certitude. Son fils filait un mauvais coton, c’était son devoir de l’espionner ! J’avais bien essayé de lui rappeler comment s’était soldée sa précédente Mission Maman Poule, mais c’était peine perdue. Elle avait laissé à quai tout son bon sens, bien avant que nous ne larguions les amarres. Pourtant, maman n’était pas du genre à sur protéger sa progéniture. Elle avait fait deux enfants toute seule, à dix ans d’intervalle, menait sa barque avec détermination et attendait que nous fassions de même avec la nôtre.
À vrai dire, il n’y avait eu jusque-là que deux Missions Maman Poule. Une première pour mon frère, Robin. Un machin classique à base de mauvaises fréquentations, vraie tise et fausse fugue. Et une seconde pour moi, dont je gardais un souvenir cuisant. Plus de deux ans étaient passés, mais le truc m’avait tellement pourri la cinquième que je n’étais pas près d’oublier.
Tout était parti d’une confusion entre mon prénom et celui d’une autre fille de ma classe. Deux gamines avec des traits asiatiques et un prénom qui commençait par un B, voilà qui faisait trop de coïncidences pour certains parents de 5ème 2. Après tout, on venait sans doute du même pays, alors pourquoi s’embêter à nous différencier ? Sauf que Béryl, la fille dont la mère était coréenne et avec qui je n’étais même pas copine, avait drôlement plus de suite dans les idées que moi. J’en étais encore à raser les murs comme le premier jour de sixième qu’elle avait une vie sociale ultra débridée (et je ne fais ici que répéter le jeu de mot utilisé par au moins trois adultes impliqués dans cette histoire pathétique). Après les cours, elle allait chez certains mecs de notre classe, qui se vantaient d’avoir fait tout un tas de trucs avec elle dont je ne comprenais même pas le sens. Tout le champ lexical de Pornhub, ce n’était pas plus facile à intégrer que les verbes irréguliers en cours d’anglais.
Béryl menait donc sa vie et moi la mienne, jusqu’au jour où une des parents d’élève de la classe, alertée par la rumeur, avait appelé ma mère. Comme ça, en pleine journée. Maman s’était barrée du boulot sur le champ, avait couru jusqu’au collège et forcé la porte de la Principale. J’avais eu beau leur expliquer dix fois que je n’étais jamais allée, ni chez Hugo, ni chez Léo, ni chez Tiago ou Mathéo, personne ne m’avait crue. Après tout, la déléguée des parents d’élève était formelle : trois mères de famille m’avaient identifiée. J’avais bien compris qu’il devait y avoir une confusion avec Béryl, mais impossible de suggérer quoi que ce soit ou je serais passée pour une balance pour le restant de mes jours.
Contre mon silence, notre classe avait écopé de cours d’éducation sexuelle toutes les semaines. Et comme il avait bien fallu payer ces séances, parce que la prof de bio était trop paniquée à l’idée de les assurer elle-même, l’argent avait été pris sur le budget du voyage scolaire de l’année. On était censés partir à Londres et on s’était retrouvés dans le Berry. Bertille, Béryl, Berry, même combat. Même si je n’y étais pas pour grand-chose, tout le monde s’était mis à me détester. Et en particulier le gang des mecs dont le prénom se terminait par un O et dont les notes s’étaient mises à baisser aussi spectaculairement que le train de vie de Béryl. En déclenchant sa Mission Maman Poule, ma mère avait mis à mort tout son business. Les mecs qu’elle aidait auraient crevé plutôt que de l’avouer, mais Béryl venait les soutenir en maths et ils la payaient pour ça. Épuisée d’avoir à faire face aux questions de maman, j’avais fini par lâcher le morceau à Robin. Il s’était contenté de m’écouter, mais je savais qu’il finirait par tout expliquer à notre mère et la convaincre de passer à autre chose.
Et c’est exactement qui s’est passé. Grâce à l’intervention de mon frère, Maman ne m’avait plus jamais reparlé de cette histoire. Le jour où je lui avais annoncé que je voulais me couper les cheveux courts avec quelques mèches blond polaire sur le devant, elle ne m’avait même pas dit non. Et quand je l’avais entendu raconter à Robin qu’avec ça « tous ces cons sauraient au moins faire la différence entre deux gamines aux traits asiatiques », j’avais compris qu’il avait drôlement bien joué son rôle. J’avais beau lui en vouloir à mort depuis qu’il s’était barré, Robin restait le meilleur pour sortir la famille des embrouilles.
Mais alors qu’elle gravissait les dernières marches pour atteindre le navire, Maman ne cessait pourtant de répéter le contraire.
— Sens moi ça, Bertille ! Tu sens, hein ? Arrête de me dire chut, eux aussi, ils le sentent ! Ça sent les particules de soufre dont est chargé à bloc le carburant que brûle ce machin ! Même à l’arrêt au port, tu te rends compte ? Toute cette histoire sent les particules fines et les ennuis pour ton frère ! Hors de question que je reste à terre neuf mois en attendant qu’il veuille bien rentrer. Et si on ne découvre rien, on reviendra pour une deuxième croisière, et puis une troisième, hein ?
En lui prenant le bras comme si cela me permettait de contrôler son débit sonore, je tentai de la faire taire :
— T’as plus assez de points pour une deuxième croisière, Maman. Et si tu ne veux pas qu’on se fasse virer ou pire, que Robin nous tombe dessus avant qu’on ait quitté ce port, va falloir que tu parles moins fort. Pas droit de râler en dehors de la cabine. À partir de maintenant, tu es une croisiériste comblée, d’accord ?
Maman ouvrit la bouche, prête à répliquer, puis se ravisa. Elle avait trop donné pour nous emmener jusqu’ici et il était hors de question que son plan échoue. Elle se rappela alors son amour pour le théâtre et m’adressa son plus beau sourire.
— En route, ma chérie, je suis tellement heureuse de pouvoir partager ce moment avec toi, si tu savais !
Oh que oui, je savais, et tout ça n’avait rien, vraiment rien, pour me rassurer.
*
Maman faillit manquer à sa promesse moins d’une demi-heure plus tard. Elle avait patiemment vanté le gigantisme du hall, l’éclat sans nul autre pareil de son escalier de verre et la démesure de ses dix-huit niveaux de coursive. Mais après vingt minutes à piétiner avec les milliers de néo-croisiéristes et autant à attendre qu’un ascenseur tout en transparence veuille bien l’emmener, elle perdait patience :
— Personne ne comprend un traître mot de français ici, donc je vais te le dire avec un grand sourire : leurs satanés ascenseurs sont à chier. Ne fais pas cette tête, j’avais besoin d’une dernière soupape avant de me taire définitivement.
Je n’eus pas le temps de répliquer qu’une voix pleine de déférence retentit derrière nous :
— Vous avez raison, Madame. Ils sont à chier si on n’a pas ce qu’il faut pour les utiliser correctement. Laissez-moi vous aider.
Mortifiée avant même de me retourner, je priais pour ne pas me retrouver nez à nez avec le capitaine ou son second. Mais la main qui s’avança vers le bloc de commande de l’ascenseur n’était pas celle que j’attendais. Des ongles rongés, malgré un vernis transparent qui brillait un peu trop. Puis une tronche de mec en O, un gars qui devait avoir mon âge, sûr de lui et du rectangle doré qu’il passa devant le boîtier de lecture à carte.
— Sans ça, vous ne pouvez pas contrôler les ascenseurs, continua-t-il. Ils montent, ils descendent et vous, vous attendez. Ou vous prenez l’escalier.
L’ouverture de la porte de l’ascenseur balaya instantanément les doutes et la mauvaise humeur de ma mère.
— Et en plus, il est vide ! J’imagine que ce petit miracle a un coût, jeune homme ! Mais nous serions bien bêtes de ne pas en profiter !
— Quel pont, madame ? lui demanda la tronche de mec en O, rayonnant.
Je répondis à la place de Maman, certaine que devant le numéro de notre pont les masques tomberaient. Une cabine sans balcon ni hublot, voilà qui ne devait pas coller avec les standards de Monsieur carte dorée.
— Très bon choix ! nous lança-t-il. Quand il y du gros temps, ça bouge beaucoup moins dans les étages du bas, vous serez très bien et ça ne vous empêchera pas de profiter des ponts extérieurs toute la journée.
Encouragée par cette réponse parfaite, Maman décida d’enfreindre le seul code social valable dans un ascenseur, en engageant la conversation :
— Merci beaucoup de nous rassurer, c’est gentil. Tu l’as bien compris, c’est une première pour nous ! Un cadeau d’anniversaire pour Bertille. On ne dirait pas, mais elle est rudement contente d’être là. Et toi, qu’est-ce que tu fais ici ?
L’ascenseur ralentissait déjà et je priais pour en sortir avant que notre nouveau portier réponde. Mais il était déjà trop tard.
— Un peu comme vous et Bertille, Madame. J’accompagne quelqu’un qui pourrait très bien se passer de ma présence. Mais j’essaie de me convaincre du contraire sinon, coincé sur un bateau comme ça, ce serait très déprimant.
La tronche de mec en O nous indiqua la sortie avec un petit geste de la main. Maman le remercia et lui demanda son prénom : Yanis. Bof. Pour moi, ce serait Yano.
Et tandis que ma mère passait à autre chose, je me demandais ce que la dernière phrase de Yano pouvait bien vouloir dire. C’était 50/50 : soit il se fichait de nous, soit il avait quelque chose à cacher.
Pas de pot, ce bateau me rendait déjà parano. Et je détestais ça tout autant que les Missions Maman Poule en pleine mer.
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