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Un Amour à la Renverse

Camille de Decker

25 €

ROMANCE BI

CHAPITRE 1 - PANNE D'INSPIRATION

Emma n’avait jamais connu un sentiment aussi fort. Et c’est alors qu’il s’éloignait d’elle, qu’il disparaissait au loin, qu’elle sut. Il était celui que son cœur avait choisi. Il n’y avait jamais eu que lui, et ce malgré toutes ces années, toutes ces rencontres. Seul Brian avait toujours compté pour elle. Elle ne pouvait plus se le cacher désormais. Elle devait le rejoindre.
Et tandis que la certitude s’installait définitivement dans chaque parcelle de son corps, mue par les battements effrénés de son cœur, le temps semblait avoir ralenti. Elle seule paressait dotée de vie dans cette foule d’anonymes qui encombrait le hall 6 de l’aéroport. Elle seule était portée par un sentiment plus fort, plus pur que la peur futile de rater son vol. Elle était portée par…

L’amour.
À la simple évocation du mot, mes narines expulsent un soupir d’exaspération, puis mes lèvres se tordent en une moue désapprobatrice.
Déjà ?
Mes yeux glissent mollement jusqu’au bas de mon écran d’ordinateur pour y lire…
85. Un record !
Je soulève mes paumes de la machine qui me tient compagnie depuis maintenant plusieurs années déjà, pour les coller, avec une once d’énervement ne nous le cachons pas, sur mes paupières closes.
85 pages et c’est déjà l’évidence du grand amour. C’est n’importe quoi.
Ma tête pivote d’elle-même, comme pour me le confirmer. Je remonte mes mains pour les passer dans mes courts cheveux bruns. Enfin, les passer… les ébouriffer plutôt, comme à chaque fois que quelque chose me pose problème. Je tire légèrement dessus, avant de les saisir, les secouer et faire glisser ma paume sur ma nuque. Je reste ensuite dans cette position pendant plusieurs secondes les yeux rivés sur mon écran. Cette étrange habitude de réflexion m’a, par le passé, plusieurs fois sauvé la mise. Comme avec l’aventure du dîner de Noël d’Emma en compagnie de Steeve, le pilote d’avion. Le tome 3 ou 4, je ne sais plus trop. Il avait sonné à la porte de chez ses parents, les bras remplis de roses et, au milieu du bouquet, un écrin rouge. Il m’a fallu plusieurs dizaines de minutes de réflexion pour parvenir à déterminer la réaction d’Emma à cette déclaration inopinée. Allait-elle dire « oui » et céder à la magie de Noël ?
Rien que d’y repenser, un rire guttural m’emplit le fond du palais.
Oh oui, Steeve, convaincue par la neige qui tombe derrière toi et l’odeur de la dinde de Noël que j’ai préparée (on ne sait pas trop comment parce que je suis rentrée il y a à peine deux heures et qu’il en faut bien plus pour préparer tout ce qui refroidit sagement sur la table tandis que tu attends ma réponse un genou dans la neige), ma réponse est « ouiiiiii » !
Je lève mes sourcils au souvenir.
Oui, cela a failli faire partie du bouquin et je suis absolument persuadée que Rachel, mon éditrice, aurait adoré. Malheureusement pour Steeve, ce ne fut pas la réaction d’Emma. Non, elle eut, pour une fois, l’une des rares, si je me souviens bien de toute la série, réactions à peu près crédibles de sa déjà trop longue vie littéraire. Sans entrer dans les détails, qui m’échappent un peu, elle ne sait pas quoi dire, l’invite quand même à passer le réveillon avec sa famille et, le lendemain, après une bonne nuit de réflexion, ils décident de se séparer, d’un commun accord, cette fois-ci pour de bon. Je dis cette fois-ci, car, si je me souviens bien, Steeve était déjà apparu dans le tome 2… enfin, je crois.
Un gémissement me sort de ma rêverie. Les mains toujours croisées sur la base de ma nuque, je baisse la tête pour observer attentivement la source du bruit. Roux, blanc, petit, plus proche du repose-pied que du mammifère, Justan m’observe. Il a les yeux en amande, le museau posé sur ma cuisse et les pupilles suppliantes. En résumé, il a faim.
— Nous en avons déjà parlé, Justan. Pendant que je travaille, tu ne dois pas faire de bruit. En plus, il n’est pas encore l’heure de….
Je jette un coup d’œil à l’horloge de mon téléphone, qui trône non loin de là. J’aurais pu regarder mon ordinateur, ou encore mieux, ma montre, mais malheureusement, c’est ce réflexe qui l’emporte pour lire :
13 h 30 ?
Comme s’il avait compris que j’avais enfin réalisé que cela faisait plus de trente minutes qu’il aurait dû être nourri, Justan me gratifie d’un autre gémissement plus appuyé. À tel point que ma voisine de droite en arrête sa conversation pour zieuter le chien, puis remonter ses petites prunelles accusatrices sur moi. J’avoue ne rien trouver à lui dire et me contente d’un petit sourire poli entre le « désolée » et le « vous voulez ma photo ». Pour faire bonne mesure, je tapote la truffe de mon canidé avant de lui sourire, là plus franchement.
— J’ai compris le message, jeune homme. Nous allons te trouver de quoi te restaurer, d’accord ?
Il ouvre la bouche et laisse pendre sa langue sur le côté, tandis que je le regarde amoureusement.
Il a une vraie tête de prix Nobel comme ça.
Pas du tout. D’un œil extérieur, je sais qu’il a l’air d’un débile, mais ce n’est pas grave. Au moins, c’est un débile souriant et je ne lui en demande pas plus. Je laisse échapper un soupir attendri avant de le caresser vigoureusement entre les oreilles.
— Je vais te chercher ça, ne bouge pas.
Sur ces bonnes paroles, qui je pense ont tout de même atteint son petit cerveau, je me lève de mon fauteuil, m’excuse auprès de ma voisine pour le dérangement que mon passage pourrait lui causer et me dirige, tant bien que mal, vers le comptoir. Je dis tant bien que mal parce que ma progression n’est pas aussi simple que je l’aurais espéré.
De un, parce que slalomer entre les tables n’est pas un sport olympique dans lequel j’excelle.
De deux, parce qu’une fois sortie de la forêt de meubles, un monstre – je ne vois pas quel autre nom lui donner – pas plus haut qu’un tabouret, surgit devant moi en hurlant en anglais, suivi par ses deux géniteurs… enfin non, un géniteur et son compagnon, la science ne fait pas encore de tels miracles, qui se tiennent amoureusement par la main et m’ignorent totalement en me passant devant comme si de rien n’était.
On adore…
Ah et pour couronner le tout, mon téléphone. Celui-là même qui me sert de montre alors que celle que j’ai au poignet fonctionne remarquablement bien, se met à sonner et pas n’importe quelle sonnerie. Le requiem de Mozart.
Rachel.
J’ai beau ne pas avoir la moindre envie de lui adresser la parole à cet instant précis, elle reste mon éditrice et amie, la première à avoir cru en Emma et, au vu des ventes record de ma dernière reddition des comptes, à y croire encore pendant de longues et douloureuses années. Un autre soupir est expulsé de mes narines – je vais finir par croire qu’elles rejettent plus d’air qu’elles n’en accueillent à force – et je fais demi-tour.
Je comprends sans peine le regard d’incompréhension totale de Justan lorsqu’il me voit revenir les mains vides, ainsi que celui passablement agacé de ma voisine qui foudroie mon téléphone, pince les lèvres et murmure une quelconque incantation vaudou me maudissant sur dix générations. Ça vaut au moins ça un téléphone qui sonne dans un coffee-shop, n’est-ce pas ?
— Allô, Rachel, je suis désolée, je…
Ma voix est entre l’essoufflement, le murmure et l’exaspération. Un combo que ne semble pas remarquer mon interlocutrice lorsqu’elle me coupe la parole.
— Ah, Jane ! Je suis tellement contente de t’avoir si tu savais. Ta voix me fait un bien fou ! C’est la guerre au bureau !
Moi qui m’apprêtais à lui sortir une excuse bidon pour raccrocher au plus vite, je dois bien admettre qu’elle pique ma curiosité.
— Ah ?
— C’est Solange, notre nouvelle chargée de communication. Elle était en shooting avec tes modèles…
Soit la même mannequin qui ne ressemble pas du tout à Emma et qui s’exhibe sur toutes mes couvertures françaises aux côtés de son plus un du moment. Je crois bien que Rachel m’a envoyé le book avec la sélection finale des Brian, que je n’ai pas daigné ouvrir.
— Pour la prochaine couverture…
Que je conchie par avance.
— Et là, tu ne devineras jamais ce qu’il se passe.
Je garde le silence qu’elle veut empli d’une tension insoutenable et en profite pour voir que le troupeau de bestiaux anglais vient tout juste de terminer sa commande et se dirige gaiement – pas de mauvais jeu de mots je vous prie – vers une table de l’autre côté de la salle.
Amen.
— Une meute de piafs débarque de nulle part !
J’image une bande de moineaux, à terre, sur deux pattes, de la bave au coin du bec et la queue qui frétille.
— Ça a été la débandade ! Ils ont moisi le set qu’on avait mis des heures à mettre en place. Les draps qui devaient flotter élégamment en fond sur ta couverture sont passés de blanc à vert en une poignée de secondes. Y a même un pigeon qui volait tellement bas qu’il a été aspiré par le ventilo pile devant les mannequins. Des piaillements affreux, puis une pluie de plumes à n’en plus finir. Par miracle, le machin est pas décédé, mais il a été expulsé sur Solange. Elle s’est débattue avec pendant plusieurs secondes avant de le foutre au sol et de partir en criant. J’espère que personne n’a filmé la scène, autrement on va se taper PETA. En plus, j’ignorais complètement que Solange avait, enfin a toujours puisqu’elle continue de pleurer dans les toilettes, une peur bleue des volatiles.
Elle pousse un long soupire désabusé et je prends conscience de la chance qui suit cette femme de ne pas encore être passée devant les tribunaux. Avant Solange, c’est Isabelle qui nous a quittés. À mon sens, c’est le saut en parachute pour la journée mondiale de protection des animaux qui a sonné la fin de sa carrière dans la maison. « Extraordinaire » pour Rachel, « traumatisant » pour Isa. Je dois avouer que les photos et le live avaient particulièrement bien marché sur les réseaux. Mais je suppute que cela avait plus à voir avec les pertes de conscience répétitives de notre chargée de comm’ blanchâtre, ses cris et son déguisement ridicule à l’effigie de la mascotte de la maison : un dodo, qu’avec le soutien de la cause en elle-même. Il me semble même me souvenir que Rachel avait osé intituler la vidéo : « Notre dodo prend son envol ». Ironie du sort, c’est exactement ce qu’a fait Isa, deux jours plus tard, et c’est difficile de lui en vouloir.
— Bref, les jeunes c’est plus ce que c’était, souffle-t-elle. Qu’est-ce qu’on ferait pas pour notre star, hein ?
— Je ne t’en demande pas tant, vraiment.
— Ce n’est jamais trop pour toi, ma Jane ! Et comment avance ce tome 12 d’ailleurs ?
12 ? Déjà ?
Mon Dieu que le temps passe vite et lentement en même temps.
— Bien, bien, j’ai décidé de faire mourir Emma et Brian sous les roues d’un troupeau de trottinettes électriques pendant la Pride, t’en penses quoi ?
Ça c’est ce qui me démange les doigts depuis plus de 4 tomes déjà, mais je ne lui ai jamais dit. Je suis sa poule aux œufs d’or et elle mon gagne-pain. Et puis on en a vécu des choses toutes les deux, avec Rachel, au tout début de la maison et, plus qu’une relation professionnelle, nous entretenons une amitié qui m’est chère. Je ne peux pas nous faire ça. Alors, au lieu de lui avouer, je lui dis comme d’habitude :
— Ça va, ça va, son idylle se précise.
— Génial ! On aime ! Mais t’oublies pas de me mettre un petit plot twist à la fin pour amorcer le tome suivant, hein ?
Je soupire mentalement et lève les yeux au ciel.
— Tu as une idée à me proposer. Parce que là, je t’avoue, je suis un peu en panne d’inspiration.
— Oh, je sais pas moi, un ex qui débarque à l’improviste ?
— Déjà fait dans le tome 6.
— Une tromperie qui est en fait un quiproquo ?
— Tome 9.
— Une maladie qui risque de les emporter, mais finalement est bénigne et ne fait que resserrer leurs liens ?
— Tome 7.
— Un meurtre ?
Je fronce les sourcils.
— On s’éloigne pas un peu de la romance, là ?
— C’est pas toi qui voulais de la nouveauté ? Eh, ben en voilà.
Finalement, le double meurtre à la trottinette se précise.
— Bon, allez, faut que je te laisse. Je vais aller extrader Solange des toilettes et tu n’oublies pas qu’on se voit dans deux jours à Paris ? Je suis tellement contente de te voir, tu n’as pas idée !
— Ah, à ce sujet ! J’ai vu qu’ils annonçaient une tempête de neige cette semaine sur la capitale.
— Oui et ?
— Il n’est peut-être pas prudent que je prenne l’avion aller et retour dans ces conditions, tu ne penses pas ? Peut-être qu’en train…
— Oh c’est pire ! Tu connais la SNCF, dès qu’il y a un centimètre de neige sur les rails, c’est la panique ! Plus personne ne sait conduire et c’est le moment idéal pour une petite grève surprise.
— On peut remettre notre rendez-vous alors ou tout simplement faire ça par téléphone, non ? C’est bientôt les fêtes et je…
— Ne me le rappelle pas ! Les billets m’ont coûté un bras et ne sont ni échangeables ni remboursables. Tu parles d’une arnaque… bref ! Ne t’en fais pas, Jane. J’ai bien regardé la météo et la neige est prévue pile pendant ton séjour. Elle arrive après toi et s’en va avant ton départ, si c’est pas magnifique ! Et puis cette eau congelée qui tombe du ciel aura l’avantage de ne pas trop te dépayser toi et ton pouf.
— Il ne fait pas si froid en Angleterre, tu sais. Et Justan n’est pas un pouf… Tu viendras un jour ?
— Évidemment ! Mais seulement si tu viens cette semaine, d’accord ?
J’entends le timbre de sa voix qui se radoucit et prend des accents tendres et sérieux. Ceux qui réconfortent et vous poussent à croire celui ou celle qui les prononce.
— Je t’assure, Jane, tout se passera sans encombre. Crois-moi.
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