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Leur détestable existence

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Ouroboros

An 191 de la Nouvelle Ère.
La Nation, jeune civilisation orgueilleuse bâtie par les humains, prospère sous l'égide du Théocrate et la surveillance attentive de l'Unification, sa branche militaire. Pourtant, tapis dans l'ombre, d'anciens ennemis la menacent de l'intérieur.

Corruptions, disparitions, meurtres, un engrenage infernal s'enclenche, qui mènera une poignée d'inconnus, aux velléités et aux intérêts bien différents, par-delà les mers et les terres connues des hommes.

Parmi eux, un mercenaire à l'honneur douteux, un prêtre rongé par ses démons, une primitive assoiffée d'aventures et une nécromante honnie de tous pour sa maîtrise de l'Arcane Tordu.
Bientôt, l'Ouroboros les engloutira tous.

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Un Extrait ?

Des cris d’enfants s’élevaient depuis l’impasse, perdus dans l’écho d’un dédale de venelles.
— Rends-le-moi ! C’est à moi !
— Dans tes rêves ! railla celui qui menait la bande.
Presque un jeune homme, il jouait avec une figurine soigneusement sculptée dans du bois flotté et décorée de tissus aux couleurs fanées. Recroquevillé, un enfant de la haute se tenait la poitrine d’une main, là où le pied du vaurien avait violemment enfoncé ses côtes. Il haletait en tendant son autre main vers son bien dérobé, des larmes de fureur et d’impuissance traçant des sillons noirs dans la poussière qui maculait son visage.
Tout autour, les autres membres de la bande ricanaient en le heurtant du pied, s’excitant lorsque leur victime poussait de petits cris de terreur.
— Eh, regardez ! s’écria l’un d’eux. Il s’est pissé dessus !
Tous s’esclaffèrent pendant que l’enfant se roulait en boule au sol et se mettait à sangloter pour de bon. Celui qui avait remarqué la tache humide s’enhardit et ramassa une pierre. Ses camarades exultèrent et se mirent à l’encourager de leurs sourires de prédateurs. Le garçon la brandit au-dessus de sa tête, puis hésita un instant quand il croisa le regard terrorisé de l’enfant et se sentit soudain aussi effrayé que lui. Il avait cette pierre à la main, et les autres le pressaient, le poussaient, l’aiguillonnaient. Pourquoi fallait-il qu’il hésite à ce moment précis ? Il voulait leur plaire, et quelle différence avec le fait de jeter une pierre pour tuer une sterne ou chasser un felan ? Plus tard, quand ils en reparleraient, les autres riraient et lui taperaient dans le dos, impatients de retourner en expédition vers les beaux quartiers, au nez et à la barbe de l’Unification.
Le garçon essayait de s’accrocher à ces visions promet-teuses. Mais est-ce que l’enfant saignerait lorsqu’il frapperait ? La question tournait à toute allure dans sa tête et le para-lysait.
— Allez, Weyne, vas-y !
— Frappe-le, c’est qu’un petit riche !
— T’as peur de quoi ? Tu veux qu’on te tienne la main ?
— Frappe ! Frappe !
— Frappe-le !
Weyne frappa en fermant les yeux. Son bras manquait de force, mais l’enfant à ses pieds poussa un cri déchirant. Quand il rouvrit les paupières, assourdi par les hurlements des autres qui se déchaînaient devant l’exploit, il ne vit que la pierre dont le gris sale était taché de rouge sombre. Prise de faiblesse, sa main s’ouvrit toute seule et la laissa tomber lourdement au sol.
Perdu dans un brouillard de visages empourprés et vociférants, il s’efforça de ne pas regarder l’enfant, en vain. Sous la balafre d’où s’écoulaient des filets de sang vermillon, ses yeux bleus exprimaient une détresse et une douleur muettes, et encore en dessous, ses lèvres tremblantes laissaient échapper de terribles mots :
— Pourquoi tu fais ça ?
Puis le guetteur, posté au coin de la ruelle, les avertit de l’arrivée de l’Unification, et la bande de canailles s’égailla comme une volée d’oiseaux, laissant l’enfant de la haute gémir sur les pavés.
Ils se retrouvèrent lorsque le soleil entama sa descente, comme prévu. Leur quartier général se trouvait dans une enclave près des bouches d’égout du port, juste derrière un estaminet de bas étage qu’ils étaient encore trop jeunes pour fréquenter. Le bruit des voix rauques qui riaient ou s’injuriaient résonnait à travers les murs lépreux, et un ivrogne ronflait dans un coin, pas assez fort toutefois pour qu’ils osent se risquer à le dépouiller.
Ils s’assirent sur des caisses humides et le chef, le plus grand et le plus âgé, fit circuler une flasque d’alcool frelaté dans laquelle ils trempèrent tous les lèvres en grimaçant. Il riait moqueusement lorsqu’il la reprit en main et en but une pleine rasade sans un tressaillement. Il les intimidait tous : on murmurait sur son passage qu’il avait déjà connu les bras de plusieurs prostituées, et qu’il avait tué un homme deux fois plus lourd que lui. Il ne faisait rien pour dissiper ces rumeurs, se contentant d’un sourire supérieur lorsqu’elles parvenaient à ses oreilles.
Ce soir-là, ils firent griller sur leur petit brasero la viande qu’ils avaient récupérée ou volée dans la journée. Certains s’échangèrent des insultes, imitant les bruits de la taverne, mais aucun n’en vint aux mains. Le besoin d’appartenir à une bande était trop fort pour qu’ils courent le risque de s’en faire exclure.
L’expédition de l’après-midi était au centre des discussions. Weyne était porté en triomphe par ses pairs et il adorait ça. Sous l’effet de l’alcool, son sang s’échauffa et il se mit à redoubler d’invectives à l’encontre des gens de la haute. Il avait du bagout et les autres adoraient l’entendre proférer des horreurs.
À la nuit tombée, le chef s’avança vers une des sorties d’égout et coinça la figurine volée sous le jet nauséabond.
— C’est là qu’on devrait tous les pendre ! dit-il férocement, et les autres acquiescèrent de toutes leurs forces.
Quelques heures plus tard cependant, alors que tous les autres dormaient, serrés les uns contre les autres et roulés en boule pour lutter contre le froid, Weyne se releva discrètement. La figurine était toujours là ; il la détacha maladroitement et l’essuya autant qu’il put. Elle sentait les égouts, mais elle n’avait pas eu le temps de trop s’abîmer.
En dépit de son orgueil, il n’arrivait pas à chasser de ses pensées ce qu’il avait fait. C’était pourtant une bonne action, une revanche contre les gens de la haute qui possédaient tout ce qu’ils voulaient alors que lui ne possédait rien, mais sitôt le feu éteint, son malaise était revenu et il n’avait pu fermer l’œil sans voir apparaître le visage terrorisé de l’enfant. Et il savait pourquoi.
Longtemps avant, il avait été à sa place. Non pas qu’il soit issu d’une famille riche, il n’était d’ailleurs issu de rien ni personne de sa connaissance, mais il avait été la proie de plusieurs passages à tabac gratuits. L’impuissance, l’effroi, l’incertitude quant aux limites de la cruauté de ses agresseurs, la honte… Il les connaissait, et il les avait lus sur le visage effarouché de cet après-midi.
Pourquoi tu fais ça ?
Il ne pouvait s’enlever cette question de l’esprit. Pourquoi faisait-il ça ? Il sentait confusément que c’était parce que les autres étaient là, et qu’il voulait leur plaire, et qu’il voulait mériter sa place parmi eux, et que s’il ne l’avait pas fait, ils l’auraient peut-être jeté à terre lui aussi et roué de coups. Il ne voulait plus être une victime, et pour ça, il fallait devenir un bourreau. Les autres avaient-ils eux aussi ce genre de remords ? Le chef, sûrement pas. Il se délectait de voir les autres plier devant lui et accomplir toutes ses volontés.
Weyne était-il comme ça, lui aussi ? Après tout, il aimait être le plus fort, le plus rapide, ou le meilleur voleur. L’admiration jalouse qu’on lui portait dans ces cas-là le rassasiait, comblait comme un vide dans son ventre, et il se consolait de penser que s’il était venu du fond du caniveau, il y avait encore plus médiocre que lui.
Pourtant, cet après-midi, il s’était senti plus médiocre que jamais.
Le jeune garçon tritura un moment la figurine en ressassant ses questionnements, puis se leva d’un bond décidé. L'objet à la main, il s’éloigna à pas feutrés, contourna l’ivrogne qui dormait toujours par terre et s’engagea dans les bas-fonds sous la lueur froide de la lune. Les bruits en provenance de la taverne n’avaient pas changé d’un ton, et des hommes en sortaient régulièrement en titubant pour aller uriner dans le Canal Méridien aux relents acides, chargé des déchets de la haute. Ceux de sa bande deviendraient un jour comme ces hommes, et peut-être que lui-même passerait ses journées à trimer pour gagner de quoi boire le soir, peut-être même acquérir un peu de lotus dentelé, de quoi oublier qu’il passerait la journée suivante à trimer, jusqu’à ce qu’il finisse par chuter dans le Canal, un soir de trop. Il avait déjà vu ça : un portefaix qui s’était tenu longuement au bord de l’eau en regardant droit devant lui et en vidant plusieurs bouteilles de ses mains tremblantes. Au bout d’un moment, il s’était laissé aller de tout son poids dans un grand bruit d’éclaboussures, et il n’avait pas refait surface. Weyne avait un peu attendu, puis s’était empressé de récupérer les bouteilles vides pour les ramener à Gerrine.
Il se faufila dans les ruelles en pente raide qui couraient le long de la falaise, grimpant en direction des remparts qui séparaient la Porte Orientale en plusieurs quartiers, le sien et ceux des riches. Il marchait prudemment : l’Unification patrouillait peut-être dans les rues ce soir, et seul, il savait qu’il était une proie facile. Il n’avait rien à voler, mais la plupart des voleurs ne se posaient la question qu’une fois leur victime plantée d’un coup de couteau.
Parvenu près des portes, il patienta dans les ombres, jusqu’à ce que l’attention des gardes soit distraite par un beuglement aviné suivi d’un jet de pavé. Les soldats au tabard écarlate se jetèrent immédiatement en direction du malheureux provocateur et lui firent regretter son affront. L’Unification n’était pas appréciée dans les quartiers déshérités, et elle leur rendait bien la pareille. Weyne se précipita et passa sans encombre derrière les soldats occupés.
Dans la ville haute, les rues étaient régulièrement éclairées par des globes de verres remplis d’étincelles tournoyantes. C’était un très beau spectacle, mais il le rendait repérable de loin, et il devait redoubler de précautions. Il chercha son chemin un moment, puis finit par reconnaître le quartier des artisans.
Il se rendit compte alors qu’il avait agi sur une impulsion, sans anticiper ce qu’il ferait une fois arrivé à destination, et quand il parvint au fond de l’impasse, il se sentit bête.
Il contempla la figurine dans sa main. Dans l’obscurité, elle n’avait pas l’air abîmée. Ne sachant que faire, il la posa sur un rebord bas, faisant bien attention à la positionner debout et à arranger les morceaux de tissu pour qu’elle ait vraiment l’air de porter des vêtements. Satisfait, il l’observa un instant puis se retourna. Et il se figea.
Tassé dans un recoin, l’enfant de cet après-midi le fixait, immobile. Il semblait se retenir de respirer, dans l’espoir d’être le plus silencieux possible. Quand il se vit repéré, il laissa échapper un petit couinement et se plaqua encore plus fort contre les murs humides.
Weyne resta interdit. Il n’avait absolument pas prévu ça. Il n’avait rien prévu, en fait. Il ouvrit la bouche, la ferma, puis la rouvrit, cherchant ses mots. Il pointa du doigt la figurine.
— Je te l’ai ramenée.
L’enfant de la haute se crispa en entendant le son de sa voix, et Weyne se mordit les lèvres. Il avait envie de partir en courant, mais soudain une question s’imposa à lui.
— Pourquoi t’es encore là ?
L’enfant essuya son visage de sa manche et balbutia en reniflant :
— Ils… ils ne veulent pas de moi à… à la maison.
Il avait une voix fluette, et pour la première fois Weyne se demanda si ce n’était pas une fille. Il avait des cheveux courts, mais ça ne voulait rien dire. Chez lui, les filles avaient souvent les cheveux courts, à cause des poux. Est-ce qu’il y avait aussi des poux dans les beaux quartiers ? L’idée le fit rire, et l’enfant en face de lui sembla croire qu’il se moquait de lui. Il se mit à pleurer.

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